Poèmes

La chute d’un corps

Un matin, ma mère ne reconnaît plus

son visage dans le miroir.

En soi, hors de soi

Un soir, tenant ma main dans sa main,

son regard perdu par-delà l’écran,

côte à côte, ma mère me répète, se répète :

“ La vie humaine, c’est le chemin d’un vagabond ;

on s’en vient les mains vides,

on s’en retourne les mains vides. ”

À la lisière

D’exil en exil

de chute en chute

gît mon père

dans son tombeau

impulsé, expulsé

par les siens

dans leurs tombeaux

de la montagne ancestrale,

parmi les herbes folles

à la lisière.

Trois paravents

y

Sur une rizière glacée

qui laisse transparaître

l’éteule de riz dressée

une toupie se laisse tourner

sur son pivot

en ellipse de soi

cinglée de verticalité,

cerclée d’enfants.

y

Banni de son royaume

un lettré en guenille

éclaboussée d’encre

frotte un bâtonnet d’encre

sur la pierre à encre,

bannissant son royaume.

De l’encrier en grenouille

ruisselle l’encre

dans une coupe ébréchée,

éclaboussant sa masure.

De son pinceau

ruisselant d’encre

il trace

à la verticale

l’inflexible bambou noir

sur le sol de terre battue,

éclaboussant son sceau.

y 

Cette verticalité 

qui se dresse

au-dessus de l’abîme !

“ Et celui qui n’est pas oiseau

ne doit pas se jucher

sur l’abîme. ”

Car l’abîme appelle l’abîme.

Côte à côte

ces chaussures d’enfant

sans enfant

ces enfants d’Ève

tirée de la côte d’Adam.

Chacun à son tour

se laissa choir

tournant le dos

à cette verticalité

qui se dresse

au-dessus de l’abîme.

En zoom,

ce tigre du Mont Blanc de Corée

détourné de sa destinerrance

au bord du lac céleste,

dénaturé de génération en génération

dans une réserve de Chine,

il ne cesse de bondir, rebondir

attrapant, rattrapant

les morceaux sanguinolents

balancés d’une camionnette brinquebalante,

avant qu’ils ne s’abattent sur le macadam.

En zoom,

ce tigre du Mont Blanc de Corée

détourné de sa destinerrance

au bord du lac céleste,

dénaturé de génération en génération

dans une réserve de Chine,

il ne cesse de surgir, resurgir

jouant, rejouant

avec l’ombre de Li Po en tigre blanc

chevauché par l’Immortel banni sur cette terre

ravagée par les Pasteurs-du-désert.

En zoom,

ce tigre du Mont Blanc de Corée

détourné de sa destinerrance

au bord du lac céleste,

dénaturé de génération en génération

dans une réserve de Chine,

il ne cesse de sauter, sursauter

tranché, retranché

de son ombre donnée en pâture

par l’antique autoestrangement

de quelque côté qu’il se tourne.

Kza Han

( Publié originellement dans Revue Alsacienne de Littérature / Elsässische Literaturzeitschrift, n° 103, 3e trimestre 2008, “ Le dépaysement ”, p. 12-15)