L'ATELIER DES CAHIERS

05 juillet 2013

Déménagement du blog de l'Atelier

Chers amis,

 

Le blog de l'Atelier déménage ses contenus (actualités, inédits en ligne, etc.) à partir du 30 juin 2013 vers le site Web nouvelle version www.atelierdescahiers.com. Vous y retrouverez votre série sur la BD "De case en case", et des contenus détaillés sur nos ouvrages, en particulier à partir du 6 juillet des vidéos présentant nos titres.

Ce blog restera actif indéfiniment sous forme d'archive.

 

Benjamin Joinau

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22 avril 2013

Young Gu-Byong. L’édition « Boli » terre de culture

 

 

 

 

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Young Gu-Byong, avec entre les mains, le dernier ouvrage qu'il a écrit et édité


                                                                                                         

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Il est 7h du soir nous sommes attablés en compagnie de Young Gu-Byong, éditeur et fondateur de Boli, au « Mountokkomnen babjib », un restaurant séoulien de Hapjeong qui ne sert que des produits issus de l’agriculture biologique. Il est un peu tôt pour un français, mais c’est ici la coutume de manger à l’heure où il est « hexagonalement » plus convenable de servir le premier verre du traditionnel apéritif. Après quelques verres de makgeolli,Young Gu-Byong, les joues un peu roses et un sourire aussi large que sonore, nous raconte son tour du monde. Il a alors moins de la trentaine et part avec un sac aussi léger que la somme dont il dispose pour son périple qui durera plus d’un an. Il traverse plusieurs dizaines de pays. Un beau jour, il pose ses maigres bagages en Grèce et se retrouve à chanter des chants traditionnels coréens, un peu ivre, dans un bar du port d’Athènes. Les marins séduits par cet homme surgit de nulle part lui offrent le repas et boivent à sa santé. « La barrière de la langue n’existe pas vraiment, lorsque je suis dans ce lieu entouré de ces marins, je me sens très proche d’eux, la communication ne passe pas uniquement par la parole. »

 C’est pourtant cette langue qu’il aime et qui le lui rend bien, il apprend le grec ancien, le latin, un peu d’allemand et de français lors de ses études. C’est cette langue disais-je qui est au centre de sa vie, de ses activités. Mais retraçons le parcours de cet éditeur hors-norme qui est un amoureux de la culture et de l’agri-culture. Il naît à « Pamcol» en 1943, une vallée regorgeant de châtaigniers. Il est le dernier d’une lignée de neuf enfants (tous des garçons). Il nous décrit son père comme un paysan honnête, sincère, travailleur, mais sans trop d’imagination. Le nom que Young Gu-Byong porte en est la preuve (Gu signifie 9, il est le neuvième enfant). Son enfance est rythmée par un ensemble d’événements tragiques. Durant son enfance il souffre de malnutrition, il est contraint de manger de l’écorce de pin ce qui lui fait affreusement gonfler le ventre. Ses parents décident de l’envoyer dans une famille un peu moins démunie afin de garder les enfants en bas âge ou d’aider aux travaux de la ferme fin de lui permettre de manger à sa faim. Son père décide, pour le bien de la famille de déménager à Séoul. Il ne fait alors que mettre en pratique le dicton suivant « lorsque l’on a des chevaux on les envoie sur l’île de Jéju, lorsque l’on a des fils on les envoie à Séoul ». Ils déménagent à Séoul croyant y trouver fortune.

En arrivant sur la capitale, Gu-byong, n’ayant jamais vécu qu’en province, se rend compte qu’il ne comprend pas la langue parlée par les séouliens, c’est un grand choc pour le jeune garçon qu’il est. Lorsqu’en 1950 la guerre éclate entre le nord et le sud, la famille quitte Séoul pour revenir s’installer à la campagne. Lors de cette guerre six de ses frères perdent la vie. Il ne reste plus que trois enfants. Le septième frère est torturé, le régime en place soupçonnant la famille d’intelligence avec l’ennemi. Ceci restera un traumatisme indélébile, lorsqu’il entre à l’université le poids est toujours trop lourd à porter, il se suicide. Il ne reste alors plus que deux enfants, dont lui. Sa mère meurt de chagrin lorsque Gu-Byong atteint l’âge de 11 ans. On comprend qu’au milieu de cette tragédie familiale le jeune adolescent ne se soucie que peu de sa scolarité qui, si elle existe est très souvent buissonnière. Un événement va cependant  tout bouleverser. Après le lycée, alors qu’il loge dans la maison paternelle sans objectif précis quant à son avenir, son père le conduit chez un photographe. Ils prennent un portrait sur lequel figurent quatre caractères chinois qu’il traduit (le seul fil qui me reste). Ceci l’émeut et le pousse à poursuivre des études universitaires pour son père. Il intègre la prestigieuse université de Séoul et obtient une bourse, ce qui lui permet de subvenir à ses besoins, il loge chez ses frères. Un des frères est bouquiniste. Il vend des livres d’occasion dans la rue.

C’est une époque où il dévore une grande quantité de livres. La rencontre avec les beaux textes se fait grâce à une figure féminine, celle de son premier amour, de cinq ans son aînée. Il découvre, parallèlement aux philosophes, les romanciers André Gide, Herman Hesse… Une fois diplômé il enseigne la philosophie à l’université de Séoul.

 Il crée l’édition Bori en septembre 88, une édition qui dispose de 300 titres dans son catalogue, ce qui est très peu, en terme de quantité, si l’on considère que certaines éditions publient 500 titres en une année.

 

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Locaux de l'édition Boli à Paju

Pourquoi si peu de titres ? Tout simplement parce qu’il ne désire pas travailler sur des titres qui pourraient être publiés par d’autres. Il nous donne une autre explication plus philosophique et proche du « côté terrien » qui le caractérise. En coréen la vie se traduit par le terme « mogsu », « mog » signifie la gorge, mais également la respiration. Il existe un rapport étroit entre l’homme et l’arbre, matière première du livre. L’homme rejette du gaz carbonique en respirant et celui-ci va être utilisé par la plante. Ce cycle de vie doit être respecté, il ne faut pas le briser. C’est la raison pour laquelle chaque livre demande réflexion : est-il nécessaire de couper des arbres pour produire ce livre ? le mérite-t-il ? Les lecteurs de cette édition comprennent cette démarche et les positions qu’elle prend. Ils sont fidèles, ils lui font confiance. Grâce à cela, l’édition perdure malgré une faible production.

 

Boli édite principalement des livres pour enfants, car selon l’éditeur, l’éducation passe par la lecture. Il est nécessaire de nourrir les enfants au lait de la connaissance. Des choix éditoriaux peuvent naître des tensions au sein de l’édition, mais c’est toujours l’intérêt du lecteur qui prime.

 

Le dictionnaire coréen illustré est la principale fierté et reste le pilier de cette édition. Elle fait son prestige et lui permet de parer aux tempêtes. Cet ouvrage a nécessité un travail titanesque qui s’est étalé sur une période de plus 7 ans et un investissement financier important. Avant la séparation des deux Corées la langue parlée était la même, mais depuis quelques années les différences entre ces deux langues apparaissent. Boli a souhaité que dans ce dictionnaire figurent ces différences, ceci dans l’éventualité et l’espoir d’une réunification. Un autre ouvrage tient Young Gu-Byong « je suis communiste » de Park Kun-Woong (auteur à qui  nous avions consacré un article sur ce même blog.)  et également Kaetongi nolito la revue pour enfants qui sort tous les mois. Cette revue allie didactique et amusement.                      

                                                                                                                                                                                                                     Le dictionnaire coréen publié par Boli

국어사전002Le livre sur Samsung (voir l'aticle publié sur ce même blog; "du béton au papier" sur Kim Su Bak) n’a rien d’un pamphlet politique, d’une volonté affichée de s’inscrire à gauche, il correspond simplement à une réaction face à l’enfance qu’il a vécue. Il se place toujours du côté des faibles, des pauvres. Tout en pensant que le monde capitaliste et de production effrénée dans lequel nous vivons n’a rien d’humain. La raison ne dicte plus notre vie, mais c’est uniquement l’argent. Notre industrie nous empoisonne, pour manger nous sommes contraint à travailler pour des industries créées par l’homme qui le détruisent.

« Travailler plus, c’est détruire plus ». Philosophie qu’il applique au sein de son édition dans laquelle ses salariés sont « contraints » aux 33 heures semaines.

Mais venons-en enfin à l’autre passion de Young Gu-Byong, celle qui lui vient de son enfance dans un environnement naturel auprès d’un père paysan. Après avoir consacré une grande partie de sa vie presque exclusivement à diffuser la culture, le voilà qui plonge ses mains dans la terre. Tout comme son père, qui pendant l’occupation japonaise fonde une communauté et finance un mouvement de libération de la Corée. Lui-même monte une communauté, chaque membre participe activement à la culture de céréales : maïs, riz, blé. Ils se nourrissent du fruit de leur récolte et pour le reste ils le vendent par correspondance. Les bénéfices sont mis en commun, chacun se sert de ce dont il a besoin en prenant simplement soin de noter la somme utilisée. C’est un village constitué de maisons de plain pieds. Il y a une école gratuite. Créée en 1995 lorsqu’il est professeur de philosophie grecque à l’université de Séoul. Il se rend une fois par semaine sur Séoul, le reste du temps il reste à la campagne afin de pratiquer l’agriculture. Il prend conscience qu’il est difficile de concilier les deux. « les plantes ne poussent qu’en écoutant les pas des paysans » nous dit-il. En 1996 la décision est prise d’arrêter l’enseignement. La communauté grandit, les habitants de la communauté se concentrent sur le travail de la terre. Elle rassemble des personnes de tous les horizons dont certains ayant suivis des études universitaires et qui quittent Séoul afin d’expérimenter une autre forme de vie. Afin d’éviter l’exode rural ils ont créé des structures éducatives. Ils sont actuellement au nombre de 70. D’une communauté on passe à un village. Il se retrouve à 70 ans à exercer le métier auquel son père le destinait secrètement.                                          

 

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Travaux des champs réalisés par les membres de la communauté

 

 

변산003(항아리)

les bâtiments et les réserves de nourriture

 

Voici le destin peu ordinaire d’un homme qui en marchant dans les pas de son père a su trouver sa propre voie.

 

Quelque peu émus par l’histoire mouvementée, touchante et peu ordinaire de Young Gu-Byong, nous rassemblons nos esprits pour le « soumettre » au désormais rituel du questionnaire de Proust.

ma qualité : j’aime les femmes. (rire)

mon défaut : je ne suis incapable d’en garder une. (rire)

La qualité que j’aime chez les autres : On constate très rapidement les défauts chez les autres. Mais très souvent les individus possèdent au moins une qualité capable de faire oublier tous leurs défauts.

mon occupation favorite : l’agriculture.

Qu’aurais-je fait si je n’avais pas été éditeur : j’aurais voulu être Zorba le grec.Si j’avais été un animal : si je meurs, je voudrais renaître en tant que vers de terre.

 

Loïc Gendry/ Entretiens réalisés en collaboration avec Gendry-Kim Keum Suk

 

 

 



Fin »